DÉFENSE (ÉCONOMIE DE LA)


DÉFENSE (ÉCONOMIE DE LA)
DÉFENSE (ÉCONOMIE DE LA)

Par leur poids dans le budget des États, par les emplois qu’elles générent, comme par leur rôle dans le financement des investissements en recherche et développement (R.-D.), les dépenses militaires sont au cœur de l’activité économique. Selon le Centre des hautes études de l’armement (Chéar), les activités de défense dans le monde ont représenté en 1990 l’équivalent de 1 000 milliards de dollars, soit à peu près le montant de l’encours global de la dette des pays en développement.

Ce chiffre recouvre à la fois les dépenses dites de fonctionnement et les crédits d’équipement des armées. Les achats d’armes à proprement parler compteraient pour plus de 200 milliards de dollars. Le flux international des matériels militaires (commerce des armes ouvert à la concurrence) aurait porté sur quelque 40 milliards de dollars. Toutefois, en matière de dépenses militaires, les statistiques sont aussi périlleuses qu’un champ de mines. Ce chiffre de 1 000 milliards ne prend pas en compte le trafic illégal des armes, qui, par définition, échappe à la statistique officielle. D’autres dépenses militaires ne sont pas toujours comptabilisées dans les budgets de défense des États (constitution et gestion des stocks de matières premières, effort de recherche et de développement, etc.). Certains conflits extérieurs sont souvent financés par des collectifs budgétaires (interventions françaises en Afrique). En 1991, les États-Unis ont financé la guerre du Golfe sur crédits extérieurs (53 milliards de dollars), apportés pour l’essentiel par l’Arabie Saoudite et le Koweït.

Ces réserves faites, le chiffre global de 1 000 milliards de dollars donne une idée de l’enjeu économique et industriel. Il traduit également deux tendances lourdes de la période qui suit la Seconde Guerre mondiale. D’abord, l’importance des dépenses militaires dans le monde, qui a conduit à une situation de surarmement dans l’hémisphère Nord (États-Unis, ex-U.R.S.S., notamment). Ensuite, la prolifération des systèmes d’armes – non seulement «conventionnelles» mais aussi chimiques, voire nucléaires – dans les pays en développement et qui a débouché sur une militarisation excessive du Tiers Monde dont l’Irak de Saddam Hussein n’est qu’un gros exemple. Ce surarmement ainsi que la militarisation du Tiers Monde ont suscité, par réaction, des réflexions puis des négociations sur le désarmement. Engagé dans les années soixante-dix (négociations S.A.L.T.), le processus du désarmement s’est accéléré avec la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’U.R.S.S.: des destructions de têtes nucléaires ont eu lieu dans les silos, certains programmes ont été gelés, puis annulés (en France, missiles Hadès, programme S-45 destiné à moderniser les fusées du plateau d’Albion, etc.).

Du coup, un nouveau problème est apparu: comment reconvertir des complexes militaro-industriels, tournés presque exclusivement vers la fabrication de systèmes d’armes, en installations «civiles»? Les économistes, mais aussi les industriels de la défense, n’ont pas attendu le «désarmement» pour s’interroger sur l’impact des activités militaires dans l’économie. L’effondrement de l’U.R.S.S. et la consécration du Japon et de l’Allemagne sur la scène économique internationale donnent à cette question une nouvelle dimension. L’échec de l’U.R.S.S. n’est-il pas lié au poids excessif de ses dépenses militaires, qui ont fini par altérer sa compétitivité internationale? A contrario, si l’Allemagne et surtout le Japon, les deux vaincus de la Seconde Guerre mondiale, sont les grands vainqueurs de la «paix froide», n’est-ce pas lié à la faiblesse (toute relative) de leurs budgets militaires? Ni T 拏ky 拏 ni Bonn n’ont eu, à la différence des États-Unis, de l’U.R.S.S., de la France et de la Grande-Bretagne, à soutenir un effort important d’armement nucléaire.

Cette double question est déjà largement débattue aux États-Unis dans les milieux intellectuels – universités, think tanks – comme dans les milieux politico-militaires. En 1988, Paul Kennedy, dans The Rise and Fall of the American Empire , développait la thèse d’une Amérique condamnée au déclin industriel par l’excès de ses engagements militaires, qui allaient à l’encontre de ses intérêts intérieurs. En France, le débat est plus feutré. Mais, tant dans les milieux industriels qu’au sein des états-majors, on s’interroge sur la survie d’une industrie de défense «surdimensionnée» par rapport aux besoins des armées, et frappée par le «tassement» des ventes d’armes à l’exportation. Il faut un minimum de crédits d’équipements militaires pour maintenir en état de production l’arsenal de défense. Les activités militaires représentent en France 20 p. 100 de l’emploi industriel. De ce point de vue, elles sont un agent majeur d’aménagement du territoire. Elles contribuent à l’entretien du tissu industriel. Cette situation n’est pas propre à la France, même si elle a pris chez nous une dimension particulière.

1. Dépenses militaires et complexes militaro-industriels.

Évolution des dépenses militaires

L’évolution des dépenses militaires dans le monde peut s’apprécier selon deux critères: en fonction des crédits affectés par les États à la défense; en rapportant le poids de ces crédits aux P.N.B. respectifs. En valeur absolue, la période contemporaine se caractérise par un fort accroissement des crédits militaires: 450 milliards de dollars au début des années quatre-vingt, 1 000 milliards en 1990, soit plus qu’un doublement en dix ans. Même en tenant compte de l’inflation, la tendance est spectaculaire. Deux pays – les États-Unis et l’U.R.S.S. – dominent alors tous les autres avec près de 300 milliards de dollars de dépenses militaires chacun. Loin derrière viennent la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et le Japon avec des budgets de défense compris entre 37 et 33 milliards de dollars. À eux six, ces pays représentent plus de 70 p. 100 des dépenses militaires mondiales.

En valeur relative, la hiérarchie n’est plus la même. Selon The Military Balance (chiffres de 1990), les pays du Moyen-Orient restent de loin ceux qui consacrent la plus large part de leur richesse nationale à la défense. L’Irak de Saddam Hussein, à la veille de la guerre du Golfe, consacrait 23,9 p. 100 de son P.N.B. aux dépenses militaires (et cela pour la partie officielle). L’Iran y consacrait 23,5 p. 100; l’Arabie Saoudite, 17,9 p. 100; Israël, 15 p. 100; la Syrie, 12,5 p. 100; etc. Les États-Unis se situent autour de 6 p. 100, alors que la moyenne mondiale est de 4,5 p. 100. Les statistiques soviétiques restant très imprécises, on estime en règle générale qu’à la veille de l’effondrement du système les dépenses militaires de l’U.R.S.S. représentaient entre 13 et 15 p. 100 de son P.N.B. Autrement dit, l’effort de défense soviétique – équivalant en masse (300 milliards de dollars) à celui des États-Unis – était, rapporté aux capacités du pays, deux fois plus important.

Une analyse historique révèle, mis à part quelques pics liés à des périodes de conflits ou de tensions, une assez grande constance dans les prélèvements sur la richesse nationale, voire une diminution à partir du tournant des années 1987-1988. Le cas des États-Unis, première puissance militaire du globe, est le plus parlant. En valeur relative, l’effort militaire du pays au début des années quatre-vingt-dix, sous l’administration Bush, est égal à son niveau de la fin des années soixante-dix, sous l’administration Carter: 5,6 p. 100 en 1992, 6 p. 100 en 1978. Au début de la précédente décennie, Ronald Reagan s’était fait élire avec un important programme de réarmement, comportant notamment la Strategic Defense Initiative (S.D.I.). Le secrétaire à la Défense, Caspar Weinberger, annonçait un effort financier impressionnant. Mais, en 1988, celui-ci avait quitté son poste et, en 1989, le budget américain de la Défense ne représentait plus que 5,7 p. 100 du P.N.B., au lieu des 7 p. 100 prévus au début de l’ère Reagan. Il y a là un tournant qui préfigurait le «désarmement budgétaire» dont nous reparlerons plus loin.

La ventilation des crédits de défense au sein des différents départements constitue un dernier indicateur de l’évolution – tant quantitative que qualitative – des dépenses militaires des États. Pour 1993, les États-Unis ont prévu un effort de recherche-développement militaire de quelque 43 milliards de dollars, soit près de 15 p. 100 de l’ensemble des crédits américains de défense. À titre comparatif, la recherche-développement en Grande-Bretagne est de l’ordre de 11 p. 100 des crédits globaux de défense, elle est de 10 p. 100 en France et de moins de 1 p. 100 au Japon! Plus significatif encore: les 43 milliards de dollars de recherche-développement représentent 60 p. 100 de l’effort global de recherche et de développement des États-Unis. Autrement dit, les États-Unis ont une recherche essentiellement à finalité militaire, alors que le Japon a une recherche presque exclusivement tournée vers le civil.

La part prise par les crédits de recherche et de développement dans les budgets de défense des pays industrialisés (Japon excepté) est une des données essentielles des trente dernières années. Elle explique en partie l’augmentation croissante des dépenses militaires. Elle est liée à l’évolution des systèmes d’armes, qui intègrent toujours plus de produits de haute technologie. L’électronique et l’informatique sont aujourd’hui les deux technologies les plus représentées dans les matériels d’armement. Lors de la bataille d’Angleterre, rappelle le contrôleur général des Armées André Collet, l’installation d’un réseau de radars de surveillance lointaine sur les côtes anglaises, la British Home Chair, avait déjà sauvé ce pays. La part de l’électronique dans un système d’armes classique est aujourd’hui de l’ordre de 30 p. 100; elle peut atteindre 50 p. 100, voire davantage, dans des matériels plus sophistiqués, notamment du secteur de l’aéronautique – avions de combat, missiles – et de l’espace – satellites, engins de surveillance du champ de bataille, intercepteurs prépositionnés dans l’espace (programme S.D.I.). La maîtrise de ces technologies suppose en amont un important effort de recherche et développement qui «gonfle» le prix des matériels.

Le coût de la conception d’un avion de combat représentait, il y a vingt ans, l’équivalent du prix de vingt unités de série, pour quarante il y a dix ans, et presque une centaine aujourd’hui. L’exemple type est celui du futur avion de combat français Rafale. Ce programme représente un budget global de quelque 155 milliards de francs pour environ trois cent cinquante avions en ligne, soit un prix unitaire de l’ordre de 440 millions. L’effort de recherche et développement pour la mise au point du Rafale représente, à lui seul, une enveloppe de 35 milliards de francs, soit l’équivalent du prix de quatre-vingts appareils. Outre les matériels de guerre proprement dits, l’électronique a largement pénétré les divers secteurs de l’industrie d’armement: les arsenaux et les grandes entreprises de la défense utilisent couramment la conception et la fabrication assistée par ordinateur. Elle a également révolutionné les techniques de formation des personnels par l’emploi des simulateurs qui constituent, à eux seuls, au même titre que l’optronique (optique plus électronique), un véritable marché.

Les complexes militaro-industriels

La défense se situe aujourd’hui au premier rang des clients de l’électronique professionnelle. Du coup, les électroniciens sont devenus une des pièces essentielles de ce qu’il est convenu d’appeler les complexes militaro-industriels .

Le terme est apparu pour la première fois, de façon officielle, le 29 janvier 1961, lors d’un discours d’un militaire, le général Dwight Eisenhower. Le président des États-Unis, qui s’adressait à la nation américaine, mettait en garde contre l’«influence abusive de ce complexe militaro-industriel [pouvant] mettre en danger les libertés et les méthodes démocratiques». Le concept de complexe militaro-industriel peut se définir comme un véritable système en vase clos à l’intérieur duquel fonctionne un réseau de relations multiples entre l’administration militaire (états-majors) et les grandes firmes d’armement qui vivent des crédits octroyés par la défense.

Organisés en lobbies, ces complexes font appel à des officiers généraux, à des hauts fonctionnaires, voire à d’anciens ministres, qui font jouer leurs relations dans l’administration, dont ils connaissent par ailleurs parfaitement les rouages, au bénéfice des entreprises qui les emploient. Le système est connu depuis longtemps. Il pousse à la hausse systématique des crédits de défense, indispensables au fonctionnement des industries d’armement. Les complexes militaro-industriels étendent leur influence au-delà des frontières des pays dans lesquels ils s’insèrent, créant des sous-ensembles dans des pays du Tiers Monde en situation de leur acheter des armes: complexe américano-saoudien, complexe anglo-omani, complexe franco-irakien du milieu des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix, etc. Plus que tout autre, les États-Unis ont développé un complexe militaro-industriel. Mais ce type de structure n’est pas une spécificité américaine. Elle a connu un développement remarquable au sein du système soviétique, et on la retrouve, à un moindre degré, en France, autour de la Délégation générale pour l’armement (la D.G.A.).

Le complexe militaro-industriel américain peut être décomposé, pour la compréhension, en un complexe scientifique et un complexe industriel. Les États-Unis détiennent, on l’a vu, le premier rang dans le monde pour la recherche-développement militaire. Celle-ci occupe une multitude d’organismes: universités, laboratoires, instituts, sociétés, etc., qui nourrissent de leur matière grise les activités de défense du pays. Deux États jouent un rôle important dans ce complexe scientifique: le Massachusetts, autour du pôle de Boston; la Californie, avec Los Angeles et la fameuse Silicon Valley, berceau de l’informatique américaine. Pour leurs besoins intenses, les différentes armées (Army, U.S. Air Force, Navy) disposent de leurs propres laboratoires. Les études et les travaux sont dirigés et financés par les systèmes de contrats de recherche du Pentagone, qui sont conclus avec des chercheurs (individualisme américain) plus qu’avec les laboratoires.

Le complexe industriel proprement dit rassemble tous les contractants de la Défense. Au premier rang, les grandes entreprises de l’aéronautique et de l’espace McDonnell Douglas, Lockheed Aircraft, General Dynamics, Northrop, Boeing, etc. Les électroniciens-missiliers forment un deuxième cercle avec Hughes Aircraft, Raytheon et Martin Marietta (concepteurs du fameux Patriot), Loral, Westinghouse, Unisys, Texas Instrument, etc. La liste n’est pas exhaustive. Avec ces entreprises, on touche au cœur du complexe militaro-industriel américain. À la veille de la guerre du Golfe, l’industrie américaine d’armement employait environ 2,5 millions de salariés (90 000 emplois chez General Dynamics, 116 000 chez McDonnell Douglas, etc.) La distribution géographique de ces emplois industriels fait apparaître une «surreprésentation» des Sunshine States : Californie, Texas, Floride.

À la veille de la disparition du système communiste, les effectifs du complexe militaro-industriel soviétique étaient estimés entre 5 et 8 millions de personnes. Dans l’ex-U.R.S.S., on parlait couramment d’«archipel blanc» pour désigner les usines, les installations, les villes entières qui travaillaient pour l’armement. La superficie totale de cet espace militaro-industriel recouvrait une superficie de 42 millions d’hectares. Un tiers des industries moscovites étaient tournées vers la production de matériels militaires. On estime que la moitié de l’effort de recherche scientifique soviétique était, avant 1991, à finalité militaire. Au sein de l’appareil de l’État, cette activité de défense était pilotée par une commission spécifique – la V.P.K. –, qui couvrait en fait l’activité de neuf ministères: de la construction navale aux télécommunications en passant par la mécanique, l’électronique et l’aéronautique.

Ainsi, au pays du capitalisme libéral et du free trade , comme au cœur de ce qui était hier encore le modèle communiste, les activités militaires ont envahi des pans entiers de l’économie. Les deux pays ont en commun d’avoir développé une politique de recherche et de progrès technologique essentiellement conçue en fonction des besoins militaires, la différence se faisant sur la structure des moyens de production (sociétés privées aux États-Unis, arsenaux en U.R.S.S.) et sur l’efficacité et la productivité.

De toutes les puissances industrielles «moyennes», la France est peut-être la seule à avoir développé une industrie de défense qui puisse être assimilée à un complexe militaro-industriel. Ce choix, dû au général de Gaulle, qui souhaitait avoir les coudées franches en matière d’armement, procède des ambitions nucléaires du pays. Il y a trente ans, il était hors de question d’avoir un soutien de qui que ce fût pour créer une force de dissuasion. Des moyens techniques et industriels ont donc été mis en place pour développer la force océanique stratégique (Fost) et le plateau d’Albion, avec tout ce que cela implique: propulseurs à poudre, systèmes de guidage, champs de tir, sous-marins, charges nucléaires, etc.

Cela a créé une sorte de dynamique pour le développement de l’industrie de la défense. Le résultat est, d’un certain point de vue, tout à fait remarquable: la France est la seule des nations occidentales avec les États-Unis à avoir la compétence nécessaire pour développer des moyens aussi perfectionnés avec une disponibilité parfaite. La compétence et le savoir-faire de l’industrie française d’armement sont reconnus mondialement. Sur certains segments de marché – hélicoptères, missiles, électronique de défense, acoustique navale –, des firmes comme Aérospatiale, Thomson-C.S.F., Matra sont des entreprises leaders. Dans le domaine des avions de combat, les Mirage de Dassault ont longtemps soutenu la comparaison avec leurs concurrents américains.

Au cœur du système français se trouve une structure étatique très particulière et qui n’a pas vraiment d’équivalent: la Délégation générale pour l’armement. La D.G.A. gère en fait l’interface entre les fabricants des systèmes d’arme et les clients (les états-majors), tout en exerçant elle-même un rôle d’industriel à travers les arsenaux.

La spécificité de l’industrie française d’armement tient à l’étroitesse de son marché intérieur. Résultat, cette industrie est aujourd’hui «surdimensionnée». Cette surcapacité a un coût: pas moins de 40 milliards de francs selon Henri Conze, ancien délégué aux études générales au ministère de la Défense, qu’il faut dépenser chaque année avant même de recevoir la moindre commande, si on veut maintenir l’outil industriel (cité par l’auteur dans «L’Industrie en rade», in Valeurs actuelles , no 2862, 7 juillet 1991). «C’est le prix de l’indépendance», plaident les défenseurs du complexe militaro-industriel. Mais c’est un prix exorbitant rapporté au niveau des crédits d’équipement militaire (environ 100 milliards de francs en 1992). À ce prix, il vaudrait mieux acheter «sur étagère» certains matériels à l’étranger plutôt que de s’acharner à les développer et à les construire sur le territoire national. Cette spécificité a conduit la France, plus que tout autre pays, dans deux voies. Premièrement, l’exportation des matériels militaires, nécessaire pour allonger les séries et diminuer les coûts de fabrication; deuxièmement, une volonté de coopération avec des partenaires étrangers (européens principalement), afin de mieux répartir les frais de recherche et de développement.

2. Dépenses militaires et compétitivité internationale

Quel est l’impact économique des dépenses militaires? Les activités de défense sont-elles un frein au développement ou un facteur d’entraînement de la croissance? La question n’est pas à proprement parler nouvelle. Mais elle a connu un regain d’actualité avec la perte (relative) de compétitivité industrielle des États-Unis et la montée en puissance du Japon sur la scène internationale, fort de sa réussite technologique. Le débat a pris aux États-Unis des allures de polémique entre, d’une part, les tenants de ce qu’il est convenu d’appeler le «keynésianisme militaire» et, d’autre part, ceux qui jugent les dépenses militaires structurellement improductives. À mi-chemin de ces deux écoles, un courant de pensée – de A. Yarmolinsky à J. K. Galbraith outre-Atlantique, en passant par A. Bru et J.-B. Pinatel en France – estime qu’il n’y a pas de lien indiscutable entre le niveau des dépenses militaires et le taux de croissance affiché.

Atout ou fardeau?

L’expression de keynésianisme militaire se réfère au rôle que les dépenses d’armement seraient capables de jouer dans la relance et le soutien de la demande effective, donc dans la détermination du niveau de vie, au même titre que n’importe quelle forme de dépense publique (voir sur ce sujet François Chesnais, Compétitivité internationale et dépenses militaires ). Les fondements de cette théorie ont été donnés par Keynes lui-même, qui écrivait dans New Republic , en 1940, que «les préparatifs de guerre, loin d’exiger des sacrifices, conduiront à un accroissement de la consommation individuelle et à un niveau de vie plus élevé». Très en vogue au moment de la guerre de Corée, cette théorie a été ensuite utilisée à la fois par des économistes critiques du capitalisme américain (Paul Sweezy) et par des économistes apologistes des dépenses militaires. Cette théorie a retrouvé, paradoxalement, une modernité sous l’administration Reagan, pourtant peu suspecte de complaisance envers les théories keynésiennes. Globalement, pour ce courant de pensée, les dépenses militaires sont analysées comme un multiplicateur d’investissements et d’emplois. L’effet sur l’économie en général ne peut être que positif.

À l’opposé de l’école keynésienne, d’autres économistes estiment au contraire que les dépenses militaires sont improductives. Point de départ de cette théorie incarnée notamment par Mellman (université de Columbia) ou Ferguson (M.I.T.): la production de matériels militaires n’appartient pas au circuit des échanges productifs, créateurs de richesses. Les dépenses militaires représentent une ponction sur des ressources qui seraient autrement affectées, soit à l’élargissement ou au renouvellement des capacités de production, soit à la consommation finale.

Utilisées dans un but anticyclique, les dépenses militaires ont des effets inflationnistes rapides. Dans la plupart des pays, elles aboutissent à un accroissement sensible du déficit budgétaire, dont la gestion pèse ensuite sur la croissance. Dans le cadre d’économies ouvertes, et donc soumises à une intense concurrence internationale, le secteur militaire serait plus un fardeau qu’un atout. Cette théorie est explicitement développée par Daniel Hewitt dans un rapport du Fonds monétaire international (Military Expenditure: International Comparison of Trends ). Selon Michel Camdessus, directeur général du F.M.I., «la seule réduction des dépenses militaires au niveau moyen mondial (4,5 p. 100 du P.N.B.) économiserait 140 milliards de dollars par an», alors que le seul service de la dette extérieure des pays en développement représente un flux de l’ordre de 100 milliards de dollars du Sud vers le Nord (interview par G. Valance, L’Express , 27 février 1992).

Pour le long terme, la plupart des spécialistes concluent à l’absence de lien entre dépenses militaires et taux de croissance. En fait, les activités de défense auraient exactement les mêmes effets – ni pires ni meilleurs – que les autres dépenses étatiques. Jean-Bernard Pinatel, étudiant en 1975 Les Effets de la politique et des dépenses militaires sur la croissance économique , a pu ainsi établir a contrario que, dans les années soixante, une réduction de l’ordre de 1 p. 100 du P.N.B. du budget consacré à la défense s’est accompagnée d’une accélération corrélative de la croissance de 0,20 au Canada, de 0,22 en Grande-Bretagne, de 0,25 en Italie, de 0,45 aux États-Unis et de 0,52 en France. Cependant, un accroissement modéré des mêmes dépenses militaires a entraîné une accélération de la croissance économique aux États-Unis et en France à une autre période de la même décennie! Bref, tout dépendrait du moment, du pays, de la nature exacte de ces dépenses et du niveau de l’effort. Difficile de théoriser à partir de données aussi divergentes et contradictoires.

Il n’y a pas lieu de développer ici ce débat. Mais la question de l’impact des dépenses militaires peut être affinée à travers l’analyse de trois chapitres essentiels de l’«économie militaire»: les ventes d’armes et leur incidence sur le commerce extérieur ; la coopération industrielle et ses effets sur le coût des programmes d’armement; la recherche militaire et ses «retombées civiles».

Ventes d’armes et commerce extérieur

La période contemporaine reste marquée par une expansion du commerce des matériels militaires, tant pour les livraisons que pour les prises de commande. Au début des années soixante, la moyenne annuelle des flux internationaux d’armes (ventes officielles) s’établissait autour de 300 millions de dollars. En 1990, ces flux internationaux ont porté sur 40 milliards de dollars.

Ce chiffre de 40 milliards appelle deux correctifs. En premier lieu, rapporté à la valeur globale du commerce international des marchandises (3 500 milliards de dollars), le commerce des armes est marginal: un peu plus de 1 p. 100. Mais, pour certains pays exportateurs, c’est une contribution essentielle à leur balance commerciale. En second lieu, on observe que le commerce des armes a souffert de la crise ouverte à la fin des années soixante-dix et prolongée dans les années quatre-vingt: surendettement du Tiers Monde et baisse des cours des matières premières ont déprimé les ventes d’armes, déstabilisant un peu plus des industries d’armement qui trouvaient souvent sur les marchés extérieurs une sérieuse compensation à la diminution des crédits d’équipements des pays auxquels elles appartenaient.

Les caractéristiques principales du commerce des armes telles que les a dégagées Jacques Soppelsa dans son ouvrage Géographie des armements restent très actuelles. C’est d’abord l’écrasante supériorité des États-Unis et de l’ensemble ex-U.R.S.S., qui réalisent, encore aujourd’hui, plus des deux tiers des ventes. On estime que, au lendemain de la guerre du Golfe, les États-Unis ont recueilli pour près de 20 milliards de dollars de commandes de matériels militaires dans les pays de la zone (Arabie Saoudite, Koweït et autres États du Golfe). C’est ensuite la position éminente des pays du Moyen-Orient parmi les pays acheteurs, l’Irak d’avant 1990 et l’Arabie Saoudite occupant les deux premières places. Enfin, on note l’apparition d’une nouvelle zone d’acheteurs en Asie du Sud-Est (Taiwan, Singapour, Malaisie) et d’une nouvelle catégorie de pays fournisseurs, issus généralement du Tiers Monde (Brésil, Argentine); ces derniers jouent à la fois de leur savoir-faire (acquis grâce aux transferts de technologies) et de leurs faibles coûts de production.

Le modèle français

Ce panorama dressé, l’impact des ventes d’armes sur le commerce extérieur peut être étudié à travers un pays «modèle»: la France.

La place occupée par les exportations de matériels militaires est l’un des traits les plus originaux de l’industrie française d’armement. Celles-ci ont représenté environ 5 p. 100 des exportations globales de la France dans la première partie des années quatre-vingt. Sur certains segments de marché, des entreprises comme Aérospatiale, Dassault, Panhard, Giat Industrie ont travaillé (et travaillent encore) à plus de 50 p. 100 pour l’exportation. Cela correspond à la structure même d’une industrie d’armement dimensionnée pour réaliser entre 40 et 45 milliards de francs à l’exportation. Cette situation obéit aussi à une volonté politique; les ventes d’armes étant un des vecteurs de la diplomatie française. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de la place prise par les pays du Maghreb et du Proche-Orient dans la géographie des exportations militaires de la France (75 p. 100 en 1984, encore 50 p. 100 aujourd’hui); cela a été voulu. Mais pour quels bénéfices?

Les ventes de matériels militaires continuent d’être un des postes les plus excédentaires de la balance commerciale française, qui a longtemps été considérée comme «structurellement déficitaire». Selon certaines évaluations, chaque milliard de francs d’exportations de matériels militaires représenterait une contribution nette d’environ 700 millions de francs pour la balance commerciale, dans la mesure où ces exportations sont précédées d’importations de produits intermédiaires et de composants.

Sachant que le solde des échanges militaires de la France est de l’ordre de 20 à 30 milliards de francs par an, on comprend aisément que ces exportations ont un impact positif sur le commerce extérieur du pays. Les commandes ont permis aux industriels nationaux d’encaisser du «cash», qui est venu gonfler leur trésorerie. Cet argent, bien placé, a généré des bénéfices financiers (Thomson, avec le contrat saoudien de Crotale); il a servi aussi de support au financement de la recherche et du développement de nouveaux matériels (Matra). Mais ces ventes d’armes ont eu également des effets pervers. Elles ont longtemps masqué la perte de compétitivité de l’industrie française sur le secteur civil. L’extrême dépendance vis-à-vis d’un gros acheteur (Moyen-Orient) s’est révélée un élément de vulnérabilité quand ces marchés se sont retournés. Enfin, l’ardente obligation de vendre à l’exportation a souvent conduit les pouvoirs publics à s’engager sur des marchés peu solvables, avec tout ce que cela comporte de risques financiers.

Plusieurs études ont ainsi souligné que certains des plus gros clients militaires de la France étaient en réalité insolvables quand la France passa des contrats de vente avec eux. Cela vaut pour l’Égypte et surtout pour l’Irak. De 1978 à 1988, la France fut l’un des plus gros fournisseurs de Bagdad en matériels militaires: Mirage de Dassault, pièces d’artillerie de 155 du Giat, missiles d’Aérospatiale, etc. Au plus fort du conflit irako-iranien, certaines entreprises françaises travaillaient à 40 ou 50 p. 100 de leur activité pour l’Irak! La contrepartie financière fut le gonflement de la dette militaire de Bagdad à l’égard de Paris. À la veille de la guerre du Golfe, elle était estimée à quelque 5 milliards de dollars. En 1989, déjà, la considération de son montant avait amené le ministère des Finances à bloquer une nouvelle commande de cinquante Mirage 2000.

La gestion d’une telle dette pèse sur les finances publiques, et notamment sur le système d’assurance du commerce extérieur (Coface), qui indemnise les industriels en cas de sinistre financier. Les ventes d’armes donnent lieu par ailleurs à une forme de commerce bien particulière: la compensation. Souvent, il s’agit là d’un troc – avions contre pétrole, canons contre café, cacao ou tabac, etc. – qui, pour l’exportateur, peut se révéler coûteux et aléatoire. Celui-ci, en effet, pour toucher son argent, doit réaliser sur le marché international la marchandise reçue en paiement. Cela suppose la mise en place de services spécialisés au sein de l’entreprise ou l’intervention d’un troisième partenaire. L’arrivée soudaine de pétrole, de café ou de cacao sur le marché de ces matières premières peut perturber le cours de ces matières premières et se traduire en fin de compte par une perte dans les comptes de l’industriel.

Coopération industrielle et programmes militaires

Le coût croissant des matériels militaires a conduit, depuis plusieurs années, les industriels de l’armement à conclure des accords de coopération et des alliances: coopération industrielle sur des programmes dont on se répartit les frais de recherche et développement ainsi que les tâches de fabrication; alliances financières avec prises de participations croisées ou création de joint-ventures afin de faire jouer au mieux les «synergies». Longtemps limités aux entreprises d’un même pays, ces accords de coopération ont traversé les frontières. Dans le domaine de l’aéronautique et de l’espace, les programmes sont aujourd’hui conduits en coopération internationale: soit binationale (le couple franco-allemand autour d’Aérospatiale et de Messerschmidt-Bolkow-Blöhm, l’axe franco-britannique autour de Matra-Marconi); soit multinationale dans le cadre de structures plus ouvertes avec d’autres pays (Italie, Espagne, voire États-Unis). La France est sans doute l’un des pays qui a poussé le plus loin cette politique de coopération, notamment dans le domaine des missiles (G.I.E. Euromissile) et des hélicoptères (création de la société Eurocopter).

La logique économique qui sous-tend ces accords est d’alléger les coûts de réalisation des matériels puisqu’ils seront, en théorie, divisés par le nombre de partenaires impliqués dans le programme; un programme de 1 milliard de francs à deux ne coûtera plus que 500 millions, et ainsi de suite. En toute logique, plus le nombre de partenaires augmente et plus le coût final du programme diminue. En fait, cette loi ne se vérifie pas. C’est même l’inverse qui se produit, la multiplication des industriels dans un programme aboutit à un enchérissement du devis, selon la loi bien connue des ingénieurs de l’armement 連n , où n représente le nombre des partenaires. Ainsi, un programme de 1 milliard de francs réalisé à deux revient en final à 1 milliard 憐 連2, soit 1,4 milliard; à trois, le coût du programme passe à 1,7 milliard, etc.

Pourquoi ce gonflement? Tout programme de matériel majeur se décompose en phases successives: faisabilité, définition, développement, production. Cela peut courir sur plusieurs années (plus de treize ans entre le lancement du programme Tigre – hélicoptère de combat franco-allemand – et la réalisation des prototypes). Travailler à deux ou à trois, cela signifie souvent multiplier les réunions, prendre en considération les problèmes de culture d’entreprise, intégrer les différences de conception des tâches, etc. Bref, tout un ensemble de paramètres qui aboutit à des surcoûts. On arrive ainsi à la situation paradoxale d’une coopération destinée, en principe, à alléger le coût des programmes et qui revient, en réalité, à en augmenter le prix final. Il reste que la charge par pays est tout de même réduite, puisque le coût à l’arrivée sera divisé par le nombre d’acteurs impliqués dans le programme de coopération. En fait, les industriels de l’armement n’ont pas d’autre choix. Chacun préférerait travailler seul. Mais aucun pays, pas même les États-Unis, n’a les moyens de financer lui-même la totalité des programmes militaires dont il a besoin pour assurer sa défense. Il vaut mieux avoir 25 ou 30 p. 100 de quelque chose que 100 p. 100 de zéro!

Dépenses militaires et retombées civiles

Recherche de compétitivité

Jusqu’à la période encore récente, l’idée communément admise était que les dépenses militaires jouaient un rôle d’entraînement du secteur civil: l’argent investi dans la recherche à finalité militaire venait irriguer la recherche civile et contribuait ainsi à l’avance technologique. Les exemples de ce type de synergies ne manquent pas, notamment dans le secteur aérospatial, le secteur nucléaire et celui de l’électronique. Une partie des technologies utilisées dans les grands programmes aéronautiques civils (matériaux composites, commandes de vol électriques, moteurs, simulateurs d’entraînement) sont directement dérivées de technologies utilisées pour des programmes militaires. La mise au point du programme de lanceur européen Ariane doit beaucoup aux efforts déployés par la France pour la création de sa force de frappe (programmes balistiques). Les synergies sont également réelles dans le nucléaire pour tout ce qui touche à l’enrichissement de l’uranium ou au retraitement des déchets, comme à la mise au point de réacteurs à eau pressurisée.

Il convient enfin de rappeler que le phénomène de la Silicon Valley est né de la convergence entre les besoins des militaires (composants, électronique) et les intérêts de l’Université, à travers un financement assuré pour l’essentiel par le Pentagone. Par la suite, le rôle de ce dernier est devenu marginal en la matière; mais le mouvement avait été lancé. Des séries importantes ont pu être réalisées qui ont contribué à assurer la compétitivité de l’industrie américaine sur le terrain de l’électronique professionnelle et grand public. Forte de ce modèle, l’administration Reagan déclenchait, au début des années quatre-vingt, un important effort de recherche-développement militaire avec pour double objectif de faire pièce à l’effort soviétique de défense et d’arrêter la montée en puissance du Japon sur le terrain technologique. Si le premier objectif a été atteint, le second a été, à l’évidence, manqué, le Japon démontrant chaque jour davantage que la «route technologique» ne passe pas forcément par la voie de la recherche militaro-spatiale.

On peut mesurer la compétitivité d’un pays à sa capacité de satisfaire, par sa production nationale, ses besoins nationaux. Cela se lit parfaitement dans les résultats de sa balance commerciale. L’évolution de la balance commerciale de l’électronique américaine pour la période 1980-1986 (au plus fort du programme de recherche militaire) révèle une détérioration nette des termes de l’échange entre les États-Unis et le reste du monde. Globalement exédentaire de 7,5 milliards de dollars en 1980, la balance électronique accusait un déficit de 18,3 milliards en 1986. Plus largement, l’évolution du solde commercial des produits de haute technologie montre la même tendance: solde positif de 30,5 milliards de dollars en 1980, déficit en 1986, alors que, dans le même temps, les importations en provenance du Japon de produits de haute technologie avaient été multipliées par trois.

La hausse du dollar au cours de cette période et la sous-évaluation du yen ont sans doute contribué à cette dégradation de la compétitivité américaine. Mais force est de constater que l’effort de recherche-développement militaire n’a pas joué le rôle qu’on attendait. Certains attribuent même la perte de compétitivité de l’industrie américaine à la priorité accordée aux programmes militaires. En octobre 1986, une étude de la Lloyd’s Bank Review intitulée «Industrial Competitiveness and Britain’s Defense» établissait déjà clairement que «les pays qui avaient le plus sacrifié à la recherche-développement militaire étaient également ceux qui avaient les coefficients de compétitivité les moins élevés»: Grande-Bretagne, États-Unis, France. Inversement, ceux qui consacraient le moins à la recherche militaire voyaient leur coefficient de compétitivité s’accroître: Japon, Allemagne, Suède.

Compétitivité de la recherche

Pourquoi ce qui avait réussi, semble-t-il, dans les années soixante échouait-il dans les années quatre-vingt? Les technologies produites dans le cadre des industries d’armement comportent aujourd’hui un «marquage militaire» de plus en plus élevé, qui rend les transferts difficiles. L’exigence de la qualité l’emporte sur les contraintes des prix, alors que la technologie civile doit tenir compte de la solvabilité du marché, du coût et des prix des concurrents. Adossés à des budgets de défense en hausse, les industriels de l’armement ont trop sacrifié à la qualité sans tenir compte du rapport coût-efficacité. L’examen de la ventilation des crédits de recherche et développement à finalité militaire montre par ailleurs que l’argent va essentiellement à la phase du développement (très spécifique), alors que c’est la phase recherche qui peut féconder le plus efficacement les autres secteurs civils.

Le résultat est que, loin de rapprocher l’industrie de l’armement des autres secteurs manufacturiers, la politique de soutien systématique (sur crédits publics) aux programmes militaires n’a fait qu’accentuer le fossé entre secteur civil et secteur militaire. Alors qu’au Japon c’est aujourd’hui la technologie civile qui est en train d’irriguer les programmes militaires! Le cas le plus représentatif de cette «rupture» est fourni par le secteur de la machine-outil et des robots. Dans un rapport remis en 1983 au Centre de prospectives et d’études, Marc Giget a analysé les transferts et les effets d’entraînement technologiques de l’industrie aérospatiale. Il faut savoir que l’industrie d’armement est, avec l’automobile, l’une des plus grosses utilisatrices de machines-outils et de robots de plus en plus souvent à commandes numériques. On constate que les trois principaux pays à économie de marché «producteurs d’armement» sont aussi ceux où le secteur de la machine-outil a connu (et connaît encore) une crise grave. À l’opposé, l’Allemagne, le Japon et l’Italie ont développé leur compétitivité sur ce créneau. Autrement dit, l’industrie de l’armement n’a pas su développer autour d’elle un fort secteur machine-outil - robot, et c’est aujourd’hui dans les entreprises françaises à fort «marquage militaire» (électronique, aérospatiale) que l’on trouve le plus fort taux de robots étrangers!

Cela s’explique sans doute par la spécificité des machines nécessaires à la fabrication des matériels militaires. Mais cela signifie aussi que l’industrie d’armement travaille encore trop en vase clos: elle ne constitue pas un «mésosystème» avec non seulement son marché, sa clientèle, mais aussi ses producteurs de produits finis, ses sous-traitants et ses organismes de recherche. L’existence d’un tel «mésosystème» est aujoud’hui considérée comme un des facteurs principaux de compétitivité: «cela résulterait de l’habitude de travailler ensemble, d’avoir les mêmes références conceptuelles, de diffuser les améliorations techniques» (déclaration de Philippe Ricalens, contrôleur général des Armées, dans le cadre des conférences du Chéar, mars 1991). De tels systèmes existent en Suisse dans la mécanique de précision, en Allemagne pour la chimie ou l’industrie mécanique, au Japon pour l’électronique et l’automobile. Apparemment, ni en France, ni en Grande-Bretagne, ni même aux États-Unis, l’industrie d’armement n’a réussi à s’organiser de la sorte, et cela a pesé sur l’ensemble de l’économie de ces pays.

3. Maîtrise des armements: conséquences économiques et industrielles

Le désarmement fait aujourd’hui partie intégrante de l’économie de la défense. Après des années de pseudo-désarmement, les grandes puissances sont entrées dans le vif du sujet. Désarmement nucléaire, avec la signature du traité de Washington (1987) sur les forces nucléaires intermédiaires (I.N.F.) et du traité de Moscou (1991), aboutissement des négociations Start (Strategic Arms Reduction Talks). Désarmement conventionnel, avec la signature du traité de Paris (1990) à l’issue de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (C.S.C.E.). Désarmement budgétaire, avec la baisse des crédits d’équipements militaires, notamment aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Ce processus, qui obéit à la fois à une logique politique et économique, est antérieur à l’année 1990. Avant la guerre du Golfe, tous les indicateurs politiques s’accordaient plus ou moins à dessiner une évolution favorable des relations internationales vers un apaisement des tensions géostratégiques. À partir de là, il paraissait logique de saisir l’opportunité de procéder au désarmement. La crise des années quatre-vingt – chômage, déficits – ne pouvait pas non plus ne pas avoir d’incidences sur les dépenses militaires: les opinions publiques en général ne comprenant pas que priorité ne soit pas accordée aux dépenses sociales (santé, éducation, voire, demain, environnement). C’est dans ce contexte que s’inscrit la nouvelle problématique du désarmement, la question qui nous intéresse ici étant de savoir quelles sont les conséquences économiques et industrielles de ce processus.

Les mirages du désarmement

Selon Jacques Fontanel, il existe trois grandes formes de désarmement: la destruction de matériels militaires, la réduction des dépenses militaires (désarmement budgétaire) et l’interdiction de la production de certains types d’armes. Ces trois formes ne sont pas exclusives l’une de l’autre et peuvent être conduites simultanément par un même État. Le traité sur les forces nucléaires intermédiaires recouvre ainsi des destructions de stocks existants (environ 4 p. 100 de l’ensemble des forces nucléaires) et aussi des limitations prévisibles des dépenses militaires. Mais l’économie attendue n’est pas immédiate. Un processus de désarmement suppose en effet un contrôle et une vérification dont les coûts ne sont pas négligeables: mise en place de satellites d’observation pour vérifier la réalité du désarmement, sans parler du coût de la destruction des armes proprement dites. Deux experts américains, Gregory Bischak et Michaël Oden, ont ainsi chiffré le coût de la mise en place et de la vérification du traité I.N.F.: 450 millions de dollars sur quatre ans. À terme, un tel désarmement conduit bien à une réduction globale des dépenses militaires – moins 600 millions de dollars – mais, dans l’immédiat, cela se traduit par une charge budgétaire.

À ce coût financier direct s’ajoute un coût social et industriel important. Une réduction des dépenses militaires doit en effet être analysée en termes de «coût d’opportunité». Au niveau global, elle se traduit immédiatement par des pertes d’emplois, voire des débuts de récession régionale (régions à forte dominante militaire) ou de récession sectorielle (aéronautique et toute industrie à forte dominante militaire). Les transferts vers d’autres secteurs ne viendront qu’après. Les économies connaissent en effet de forts effets d’inertie qui rendent très peu malléables la main-d’œuvre et les équipements industriels. Les exemples ne manquent pas de régions entières qui subissent actuellement de plein fouet la baisse des dépenses militaires. On estime que les réductions de ces dépenses ont poussé à 9 p. 100 le taux de chômage en Californie du Sud après la guerre du Golfe; en pleines hostilités, General Dynamics (fabricant du F-16) procédait à vingt-sept mille suppressions d’emplois et McDonnell Douglas (F-14, F-15) licenciait seize mille personnes sur un effectif de cent douze mille. L’existence d’une industrie nationale d’armement, surtout lorsqu’elle est fortement intégrée dans le tissu économique national, constitue de ce point de vue un handicap. Sauf à découvrir des processus de conversion rentables. Or la reconversion des complexes militaro-industriels risque d’être un leurre.

Cessons d’entretenir un mythe, dit Henri Conze. La reconversion est difficile parce que l’outil industriel n’est pas adapté: vous ne fabriquerez jamais des logiciels dans des formes de radoub (bassins de carène). Un récent colloque organisé par l’Association des économistes de défense concluait pour sa part au caractère «secondaire» de la reconversion. Les économistes, en règle générale, semblent avoir plus confiance en une «régulation macro-économique» que dans la recherche systématique d’utilisation de matériels inadaptés à la concurrence internationale. Les entreprises de défense ont pour caractéristique de travailler dans des secteurs de très haute technologie où les coûts sont élevés. Autrement dit, si la reconversion doit se réaliser, c’est vers des productions civiles à très haute valeur ajoutée et à très fort contenu technologique; certainement pas dans la fabrication de casseroles ou de biens de consommation courante.

En 1990, à l’occasion d’un débat au Sénat sur la défense et la maîtrise des armements, Yves Michot, directeur général délégué à Aérospatiale, rappelait: «Aérospatiale a abandonné depuis longtemps la fabrication de produits grand public, tels que caravanes, appareils électro-ménagers, etc. C’était une catastrophe sur le plan économique. Car nous étions mal “outillés” intellectuellement et matériellement pour faire ce métier. Nous ne pensons pas que notre avenir puisse être de ce côté.» Voilà qui explique en partie l’échec de la reconversion du complexe militaro-industriel soviétique vers le civil. Rappelons que, dès 1971, Leonid Brejnev avait chiffré à 40 p. 100 la part de production civile relevant des usines militaires. L’objectif pour 1995 est de porter cette part à 60 p. 100. À la fin de 1990, on estimait qu’une dizaine seulement d’entreprises (au lieu des 555 envisagées initialement) avaient effectué leur «mutation». Mais les usines Sukhoï, qui devaient fabriquer des machines à laver les légumes, ont du mal à sortir de leur spécificité aéronautique; comme la société Krumichev, spécialiste du spatial, à qui on a assigné de fabriquer des bicyclette pour enfants.

Le temps des restructurations

L’une des conséquences immédiates du processus de désarmement est la vague de restructurations industrielles qui s’est abattue sur l’industrie de défense, notamment en Europe. Face à la baisse programmée des crédits d’équipements militaires, les principales firmes de défense ont entamé une course à la concentration afin d’atteindre la fameuse «taille critique» qui, seule, permet d’asseoir son influence. C’est en Allemagne que le premier signal a été donné. Dès 1985, avec l’appui de son principal actionnaire, la Deutsche Bank, le groupe automobile Daimler-Benz a fédéré autour de lui l’ensemble de l’industrie aéronautique et électronique allemande (M.B.B., M.T.U., A.E.G.) jusque-là dispersée. Ces activités ont été rassemblées dans un holding spécialement créé à cet effet: Deutsche Aerospace. En Grande-Bretagne, l’essentiel des activités militaires est aujourd’hui regroupé autour de deux pôles privés: British Aerospace (aéronautique, missiles) et G.E.C.-Marconi (électronique de défense). En France, le mouvement est lent: création de Sextant Avionique (avionique de vol) avec Thomson et Aérospatiale comme partenaires, reprise des activités munitions de Luchaire et de Manurhin par Giat Industrie (artillerie, char). Pour le reste, l’industrie de défense est encore trop dispersée: un avionneur militaire (Dassault), un hélicoptériste (Aérospatiale), deux missiliers (Matra et Aérospatiale), au moins cinq électroniciens de défense (Thomson, Dassault Électronique, Sagem, Sfim, C.S.E.E.), plus les arsenaux de la marine à Brest, Lorient, Cherbourg et Toulon.

De 1989 à 1991, plus de 25 p. 100 de l’activité électronique de défense aura changé de main. Thomson y aura contribué pour un quart, et G.E.C.-Marconi pour un tiers. Ces acquisitions «à marche forcée» visent à la création d’une «Europe de l’armement» (qui n’existe pas encore) faute d’une «Europe de la défense», bien hypothétique. Cela obéit à la fois à une nécessité politique et à des impératifs économiques. La dimension nationale – même après concentration – n’est pas la dimension critique pour les industriels de l’armement. Pour atteindre les économies d’échelle, indispensables à la rentabilité des programmes, il faut additionner les moyens par croissance externe et opérer les optimisations nécessaires.

Vu sous cet angle, le désarmement apparaît comme une «opportunité» pour rationaliser un outil industriel disproportionné par rapport au marché. Mais, sur un marché en crise, les tensions s’exacerbent. Et les États-Unis, à la fois première puissance militaire et premier marché des armes dites intelligentes, n’entendent pas assister en spectateurs passifs à la création d’une Europe de l’armement. Le marché européen de l’électronique de défense est déjà tenu pour moitié par les industriels américains. D’une manière générale, on admet que les États-Unis vendent trois fois plus de matériels militaires aux Européens que ceux-ci ne s’en vendent entre eux. Quant au marché américain proprement dit, il reste une «chasse gardée» pour les industriels. Thomson, qui, en 1992, a cherché à acquérir le missile L.T.V., s’est heurté à un tir de barrage du Congrès et des autorités de Washington.

On touche là au paradoxe absolu. Le désarmement est en partie lié à la diminution des tensions internationales (fin du conflit Est-Ouest). Mais la crise économique qui frappe en conséquence les industries de la défense accentue les tensions industrialo-commerciales entre les États-Unis et l’Europe alliés au sein de l’O.T.A.N. mais concurrents sur le marché porteur de la technologie militaire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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